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Blé coiffé

Ouvrons un monologue de sourd, avec le champ de blé pentu. Plutôt envers ce qu’il en reste, la bribe par tontes, hachée par la cisaille en plan mécanisé. Un trope glissant de murmure à l’oeil écarquillé. Salut terre rousse, fin Juillet craquelée déjà, mais grumeleuse. Insolite pour l’argile du coin, généralement pâteuse puis pot au four. Sans doute adjuventée de sable graveleux ou quelconque pire pouzzolane ? Vent d’Est répond vouououh !… bis, terre.
Piétinement fouillis tous sens de paille coupée formant tapis d’or blanc se déroulant sous la pente tel mikado d’hectares suivant lignes en brosse. Embosse la panorasante vaste coiffure sur double courbe convexe, glissant d’un coup vers l’aval vif rebondissant plus loin après tumulus vert trop pentu pour un rituel planté.
Vent frémissant les tiges coupées à quinze ou vingt pouces, une grande paume, un pied, zingue, j’ai rien vu venir. Rase tondeuse m’autorise à faux, cisaillant les gerbes balles empaquetées rapides, sèmes formant ponctuation. Blé mûr au silo, déjà récolte poussiéreuse, vrac avant sac, meunerie, pain de boulangerie, à la porte clochettes.

Foulant les stries régulières rythmant la basse brosserie drue de paillis pour l’étendue générale, je tente de lui donner un nom, comment t‘appelles champ ? Ne répond le bouffon me cherche. Je piétine aussi sec pas tout, le dix millième d’ektare, craquement discret sous les sandales, plus qu’une paire de quarante trois, encore cavalé de l’autre côté de la cité zone commerce, les épiciers sont maîtres du monde, constate Dom sérieux. De rares escargots blanchis à la chaux vive ou soleil dardant gare, reste coquille calcaire toujours bon à chauler le pot d’argile en lauragais. Epis encore à glaner, touffes sur mottes, clin d’œil à la santé de l’aire du champ puisqu’il faut l’appeler d’un nom, mais ce brossé empaillé bavarde bien plus qu’il ne suggère, au soleil rasant les courbes de terre nous portant. La terre ouverte mute de ton, passe du rouge au jaune, tous deux ocrés, famille ocre inépuisable fille, fils, père, grand-mère et la paille forme une texture dessus, genre glacis d’or pale. Nappe dentelée de nuages ombreux glissant sur sol dort . Paysage interfère avec vision de près sentant la poudre de terre et blé ensemble. C’est l’heure de prendre en notes quelques bribes de temps éclairées par maigre soleil rose, en rases mottes déjà citées plus haut paragraphe touffes, fin Juillet contrasté.

Se jouent deux facteurs pour penser la sonorité du champ, elle sonne toujours deux fois : mécanique subtile des prises de vue par petit trou, agrandies ensuite sur l’écran de portable mégabit, et délire monologue avec le champ, réinventé au fur et à mesure de l’arpentage aux notes blousées. Brise de notes car il vente fort. Tellement fort que nous avons tenté de faire voler un engin de toile abracadabrant, sans d’abord y croire, puis Antoine qu’a dix ans a tenu cinq minutes, Pauline trois, et moi senti vibrer au dessus la toile en tirant les ficelles. Dans le coin, les locaux l’appellent vent d’autan, un vocable à tiroirs, O vent, O temps, O tannes les cuirs et peaux, pigment nerfs en pelote, chargé d’ions électriques de mauvais augure. Retournons un brin, vent positif, nous aidant à comprendre ses aspects cléments, piger de quoi la terre est capable, de nous fondre aux feuilles d’ormes rescapées pour sentir ce don de la terre nous mettant au monde bien avant la clinique, lieu bizarre à quatre lits accouchant en même temps, dans le zigzag des sages femmes et les cris des parturientes au travail.

La même terre ocre et sa famille, capable d’engendrer des milliards d’épis sous le soleil et l’eau, les végétaux sentant venir depuis longtemps ce que tout un cherche à comprendre : le pouvoir sur nos sens qu’a cette parousie de champ de blé pale, coiffé en brosse sous le vent des cultivateurs en pente courbe mettant le transistor sur le tracteur, dangereuse posture. Quoiqu’on balance comme grain, tout se transforme en tiges, en grimpe soleil, majoritairement, à peine de racines, à peine de fruits. Le bon moment c’est celui des fleurs, la plupart des légumes en projettent. Un matin la muse vient voir le potager, où des milli booms de fleurs éclatent : en roquettes, en fèves, en moutarde, en phacelies, choux, thyms, romarins et courgettes, tout se met à fleurir en même temps d’Avril frais. Elle laisse alors tomber du haut de sa sculpture, cette phrase « tu n’as pas mis de fleurs ? » Pouvoir des muses sur les sens en éveil. Non les cosmos et bleuets, c’est plus tard en Juin. Mais Juillet c’est la paille et la pagaille à suivre, le sol craque de tiges en séchoir, on comprend les faucheurs qui préfèrent coiffer raser brosser le champ en raies suivant la pente. Parfois les mottes sont nues, roulantes comme des balles sous la sandale ouverte. Voir jouer les bleus et les rouges verts sur ce champ pentu, et soudain le vœu se réalise, c’est le soir, et les couleurs rasent le sol aux limites du kitsch. Autrefois j’abusais, par jeu, de la couleur inquiétante, j’eus cycliquement la révélation des gris, de leur pouvoir lumineux, de leur familiarité avec les blancs n’excluant aucune teinte, et les noirs en famille se révélant aussi. Becker tournant casque d’or en gris et blanc, Welles, KubricK, Jarmusch plus tard, Pouvoir magique de la photo grise, cousinage de peinture en flou revisité dans vieux albums amerris là par coin d’ombre.

Encore des pas à pas sur terre sifflante au vent oriental, longeant la haie d’ormeaux poussive, faisant craquer les épis, les tiges et les mottes entrecroisées. Un jour d’été nous l’avons remontée raide du lac après un bain dans une eau couleur pisse de vache en plus verte, le souffle coupé par l’effort, nous avons foulé cette rugosité frangée de paille dressée nous blessant sans prendre garde, sans crier ses noms que je murmure entre les dents : claire texture à longs pans. Claire fait référence à la muse du jardin, texture les toiles de peintres traversées par une boue liquide, long évoque l’arpenteur Richard, pape du land art, et pan évoque le coup de fusil des chasseurs de perdreaux en Octobre. Introduis dans le champ préambule, le chant des mots encore plus vaste, coupé ras par fouillis, scrutant la langue, genre faux docte inspiré par le Pollock pâle au musée terrien.

  Extrait de « cosa mentale » en cours d’écriture.2004